Coup d’œil sur le travail de Suze Milius

Coup d’œil sur le travail de Suze Milius

Bientôt au Bourla : ALL TOGETHER NOW!

Le langage théâtral visuel et physique de Suze Milius se concentre sur les interactions humaines dans toute leur maladresse et tout leur embarras. Active dans les théâtres flamands et néerlandais depuis 2013, Milius remporte dès 2018 le prix Erik Vos pour metteur·euses en scène émergent·es. Le rapport du jury loue sa « vision empathique et riche des échanges interpersonnels » qu’il qualifie de « nouvelle, convaincante et intéressante. […] Avec une observation aiguë de détails théâtraux dans le quotidien et de l’absurde, Suze Milius offre aux spectateurs un regard entraînant et tendre sur les comportements humains. La précision et la richesse des détails avec lesquels ses acteur·ices jouent les personnages et les scènes suscitent parfois l’impression qu’ils et elles les ont étudiés lors des répétitions avec la concentration d’une classe de dessin selon modèle. »

Le 26 mars 2026, au Bourla, a lieu la première du nouveau spectacle de Suze Milius : ALL TOGETHER NOW! Pour celles et ceux qui ne connaissent pas le travail de cette metteuse en scène talentueuse, nous vous proposons ici un texte publié en avril 2018, dans lequel Lietje Bauwens l’explore.

Comment obtenir en dix minutes que quelqu’un se sente appartenir à une famille, lié·e aux voyageur·euses inconnu·es d’un même autocar ou absorbé·e corps et âme par une émission de télévision ? Avec des spectacles tels que TALK SHOW, Exhibit et Huis, la metteuse en scène Suze Milius crée, avec la compagnie House Crying Yellow Tears, des situations fictives dans lesquelles les spectateur·ices se font face les un·es aux autres, ainsi qu’à l’espace et à leur propre capacité de réaction.

Un spectacle de Milius commence bien avant que le public n’entre au théâtre, la maison particulière ou la gare routière où il se déroule. Les structures architecturales, pas uniquement spatiales, préparent les spectateur·ices au récit, ou à « leur » récit, et ce, de préférence dès l’achat du billet. « On pourrait qualifier le processus d’“installatif” », explique la metteuse en scène, « je me mets toujours à la place du spectateur ; qu’est-ce que je souhaite susciter, que faudrait-il ressentir ? À partir de là, je travaille, pas à pas, et je reviens en arrière, bien avant le début officiel du spectacle. » Dans ce processus, l’espace joue un rôle tellement important, qu’il en devient souvent le point de départ. « J’aime parler d’un “espace situationnel” : un espace si soigneusement conçu que l’histoire s’y développe pour ainsi dire d’elle-même. »

Welcome to the human zoo, l’un des anciens spectacles de Milius, constitue un bon exemple d’une telle « installation ». Le spectacle raconte un voyage collectif en autocar vers un monde utopique. Avant le départ, les participant·s se soumettent à une procédure bureaucratique au cours de laquelle ils et elles prennent distance de leur ancienne personnalité et reçoivent tous le même patronyme. Le groupe est pris en photo, l’un·e des participant·es a son anniversaire et on lui chante la chanson de circonstance – autant de moyens bien réfléchis pour amener les « spectateur·ices » à conclure une alliance de manière subtile mais efficace. Lorsque, quarante minutes plus tard, l’autocar est attaqué par des « guérilleros », l’esprit de groupe est si fort que les voyageur·euses réagissent de manière imprévisible car instinctive, aux menaces absurdes et aux expériences sociales.

Milius a autrefois entamé des études d’anthropologie, mais elle a décidé de plutôt poursuivre ses recherches sur la (ré)organisation de groupes et sur l’instinct des spectateur·ices et des participant·es dans un contexte théâtral. Avant, mais aussi pendant ses spectacles, elle met en permanence à l’épreuve la manière dont les spectateur·ices peuvent être guidé·es et séduit·es, et les conclusions qu’elle en tire, elle les intègre dans ses projets suivants. « J’étudie les attentes et les désirs du public, et ensuite j’essaie, à partir d’hypothèses générales, de diriger le comportement des gens – et donc, en fait, de diriger la réalité. » Au lieu de considérer la force directrice des relations sociales comme contraignante, la liberté consiste précisément dans sa manipulation, selon Milius. Elle crée ainsi un espace dans lequel elle n’est pas la seule à pouvoir modeler les structures à sa guise en sa qualité de metteuse en scène, mais où les participant·es le peuvent aussi. « Je trouve important que mes spectateur·ices se regardent de manière différente, participent, observent, et y réfléchissent parfois au moment même. »

À l’instar de Welcome to the human zoo, Exhibit, met aussi le public en opposition avec lui-même. Après avoir visité une exposition et contemplé différentes œuvres d’art, les spectateur·ices prennent place dans les gradins. Puis « le rideau tombe » et le premier groupe, installé dans les gradins, observe un deuxième groupe de visiteur·euses qui regardent les œuvres. Ce deuxième groupe se sent jugé et le premier groupe se reconnaît, peut-être avec honte, dans le comportement observationnel des spectateur·ices qu’ils et elles voient sur le plateau. C’est à partir de ce cadre que se joue le spectacle qui n’aurait pas été possible sans cette prise de conscience du public de sa propre performativité inconsciente.

Pour Milius, le spectacle individuel Huis [Maison] commence dès l’achat du billet : le ou la participant·e reçoit un SMS personnalisé qui contient des instructions. Il ou elle doit aller chercher une clé dans un bistrot du quartier. Aussitôt, le spectateur se met à douter de la réalité. Le barman joue-t-il un rôle ? Pourquoi cette femme dans le coin me regarde-t-elle si longtemps ? Le spectacle a-t-il déjà commencé ? Peu après, il ou elle entre dans la maison. Au moyen de choix purement infrastructurels, donc sans sa présence physique ni celle d’acteur·ices, Milius guide la personne de pièce en pièce. Ce n’est pas un hasard si une lumière est allumée dans ce coin, si un magazine est posé sur ce banc : tout cela est le résultat d’une longue recherche sur la manière de manipuler les penchants et la curiosité du spectateur. « Le plus grand défi est souvent de faire en sorte que le spectateur ou la spectatrice se sente en sécurité, s’abandonne et participe. » Mais Huis est conçu de telle manière qu’un·e spectateur·ice passif·ve influence tout autant le déroulement du spectacle ; l’enjeu n’est donc pas si l’on participe ou ne participe pas, mais comment on participe.

Dès lors que le spectateur ou la spectatrice a compris qu’il ou elle joue un rôle (principal) dans la famille qui vit dans cette maison, et ce moment diffère pour chacun·e, une scène familiale de quarante-cinq minutes commence. Le sentiment intuitif, spontané, primal de celles et ceux qui ont des enfants diffère, par exemple, de celles et ceux qui ont vécu une fausse couche ou qui ont grandi sans parents. Et ainsi, Milius perçoit chaque fois une nouvelle histoire, qui ne peut certes se dérouler que dans les paramètres qu’elle a soigneusement définis, mais qui, en raison de la gêne et de la maladresse fondamentales des gens, connaît une infinité de dénouements imprévisibles.

Tout comme dans Huis, Milius travaille dans Zwischen avec une famille existante, en l’occurrence celle de Kris Cuppens. Avec le fils, la fille, le père et le grand-père, le spectacle explore ce que signifie réellement être « père » ou « demi-sœur ». Qu’est-ce qui fait d’un foyer un foyer ? Que signifie « rentrer chez soi » ? Avec quels rituels cela va-t-il de pair et comment peut-on les briser ? Ces questions constituent un leitmotiv à travers toute l’œuvre de Milius. Sa dernière création, TALK SHOW, poursuit sa recherche sur ce thème et revient sur l’activité familiale qui consiste à regarder des talk-shows, ces visages familiers de la télévision qui sont quotidiennement au rendez-vous.

Là où Exhibit et Welcome to the human zoo suscitent et jouent des sentiments collectifs entre participant·es, le visiteur ou la visiteuse de Huis est livré·e à lui-même ou à elle-même lorsqu’il ou elle est brusquement arraché·e à son rôle et voit « sa » famille s’éloigner depuis le seuil de la porte. Milius lâche ici la mise en scène et donne, dans un purgatoire sans identité, entre réalité fictive d’une part et réalité bien à soi d’autre part, toute liberté au spectateur ou la spectatrice de fermer d’emblée la porte ou de quelque peu retarder le moment de rentrer chez soi. Il ou elle est contraint·e de réfléchir à son propre statut de spectateur·ice, sans pouvoir en discuter ou le comparer aussitôt. Le caractère contre nature de cette situation apparaît dans les réactions que Milius obtient à propos de Huis, notamment par le biais de cartes distribuées à la fin de la représentation : aussi bien les spectateur·ices que certains membres de la famille se sentent abandonné·es, veulent partager leurs expériences, revoir les participant·es et rencontrer d’autres spectateur·ices. Ce désir d’organiser une telle « réunion » est toutefois en contradiction avec l’acceptation émotionnelle et le lâcher-prise du moment de fugacité que Milius a tenté de rendre tangible dans Huis.

Cette fascination pour la mélancolie de l’exclusivité du « présent » parcourt toute l’œuvre de Milius et consiste en essence à prendre du recul et à réfléchir à toutes les vies que l’on aurait pu avoir. Pour Milius, cela a une connotation porteuse d’espoir : « Pour moi, la mélancolie est synonyme de bonheur, précisément parce que je ressens et parce que je réfléchis. » On peut aisément considérer une analyse de la condition de spectateur·ice comme un lieu commun ou une banalité, mais pour Milius, il s’agit au contraire d’une tentative sincère de prolonger, d’étendre cette condition. Plus qu’une critique ironique du monde de l’art ou des normes de comportement qui y règnent, la réflexion du visiteur ou de la visiteuse d’Exhibit sur sa propre manière de regarder de l’art est une ode à l’art ou aux objets d’art et à la possibilité de s’y rapporter avec plein d’émerveillement renouvelé.

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