Il y a 113 ans, la création d’un ballet à Paris a bouleversé le monde de la musique et de la danse : Le Sacre du printemps, connu en anglais sous le nom de The Rite of Spring. La composition d’Igor Stravinsky était choquante, ritualiste, envahissante, fragmentaire et, plus que tout, excessivement rythmique. La partition regorge non seulement de changements de mesure, mais le compositeur superpose de surcroît des rythmes discordants ou déstabilise les musicien·nes et les auditeur·ices en déplaçant sans cesse l’accent sur d’autres temps.
Selon ses propres dires, Stravinsky aurait puisé son inspiration pour la composition après avoir rêvé d’une société primitive dans laquelle se déroulait un grand rituel : une jeune femme devait être sacrifiée pour forcer l’arrivée du printemps. Il a élaboré cette histoire avec son collègue artiste Nikolaï Roerich, qui a conçu les costumes et les décors. Puisque les Ballets russes allaient créer la pièce, l’impresario Serge de Diaghilev a sollicité le tout jeune Vaslav Nijinski d’en faire la chorégraphie. Celle-ci s’avérera tout aussi révolutionnaire que la musique de Stravinsky : apparemment simpliste, anguleuse, peu gracieuse et d’une force de possédé.
Dans l’ombre de cette œuvre monumentale, le metteur en scène, Benjamin Abel Meirhaeghe, et le batteur-compositeur, Lander Gyselinck, s’interrogent sur ce qu’un tout nouveau Sacre pourrait receler aujourd’hui. Pour son rite of spring, Meirhaeghe est parti en quête de trois femmes dont il souhaite brosser le portrait à travers la danse et la performance. Ainsi, Sophia Rodriguez, Charly Ange Fogaroli et Courtney May Robertson présenteront une histoire radicalement actualisée sur les sacrifices féminins. Pour le langage visuel contemporain, Meirhaeghe fait appel au styliste Stefan Kartchev qui transforme les performeuses en archétypes futuristes, avec ses costumes dans lesquels il mêle matériaux trouvés et influences populaires. Lander Gyselinck s’inspire des expériences rythmiques d’Igor Stravinsky pour créer sa propre musique, qu’il interprétera en live pendant le spectacle.
Le résultat final de cette production est donc indépendant de l’original, mais s’inscrit en même temps dans son prolongement. En d’autres termes, il rend hommage et apporte une correction, à la fois un clin d’œil et une mise à jour. Mais pour commencer, il faut que chacun ait une vision claire du matériau de référence. C’est pour cette raison que le processus de répétition a commencé par la mise en place d’un terreau fertile : pendant les deux premières semaines, les performeuses se sont plongées dans la chorégraphie originale de Nijinski et la musique de Stravinsky. Nous les avons rencontrés à la fin de ces deux semaines pour leur demander comment cela s’était passé.
SOPHIA RODRIGUEZ : « Je suis contente de notre petit groupe. Je n’ai pas du tout l’impression que nous sommes des individus qui viennent accomplir leur travail, mais plutôt que nous sommes là pour nous proposer mutuellement des choses et pour nous compléter. C’était particulièrement important la semaine dernière : nous nous sommes plongées dans la musique et la chorégraphie, qui comportent beaucoup de rythmes complexes. Il faut mémoriser tous les changements de mesure et compter en permanence, ce qui m’a fait sortir de ma zone de confort. Mais je me suis sentie amplement soutenue par le groupe. »
COURTNEY MAY ROBERSTON : « Compter et analyser : j’adore ça. Nous avons également commencé à développer du nouveau matériau. Chacune d’entre nous a pu proposer des idées pour un solo, à partir du thème du sacrifice. Nous avons engagé le dialogue avec Benjamin, nous nous sommes lu des textes les unes aux autres, nous avons regardé des vidéos et écouté de la musique. Charly et Sophia ont réagi à cela par une magnifique improvisation. Personnellement, je suis plutôt prudente et réfléchie de nature, donc c’était rafraîchissant de voir une telle chose éclore après toutes ces études rigoureuses. »
CHARLY ANGE FOGAROLI : « Je dois avouer que je peux être un peu “geek”, j’ai donc beaucoup aimé me plonger dans la musique. Au début, c’était un peu étourdissant : on danse un rythme avec le bas du corps, tandis que le haut du corps suit un autre rythme. C’est un peu comme se tapoter la tête d’une main tout en dessinant des cercles sur son ventre de l’autre main, sauf que le ventre est polyrythmique et que rien ne tient la route. (rires) À la fin de la journée, on a beaucoup appris et on ressent une étrange gratitude d’avoir dû repousser ses limites. »
SOPHIA : « Le Sacre du printemps est l’une de ces œuvres que l’on connaît plus ou moins depuis toujours. Mais maintenant, après y avoir travaillé pendant deux semaines, je me rends compte à quel point cette musique est incroyable. Stravinsky était extraordinairement novateur et audacieux au sein de la musique classique européenne, certainement sur le plan rythmique. Nous avons eu une conversation intéressante à ce sujet avec Lander Gyselinck, qui nous a fait remarquer que ces rythmes ne sont pas si étranges dans d’autres traditions musicales, comme dans certaines musiques folkloriques africaines. »
COURTNEY : « Le langage gestuel de Nijinski est très éloigné de ce dont j’ai l’habitude. J’avais un peu l’impression de faire du cosplay, de la costumade, et ça m’a beaucoup plu. Et recevoir les instructions de Shane Urton (ancien danseur de l’OBV, ndlr) pour apprendre cette chorégraphie est aussi une nouvelle expérience pour moi. C’était comme si un fantasme se réalisait sans qu’avant cela, j’aie eu conscience que c’était mon fantasme. Le travail des pieds, bien que très différent dans sa forme, me rappelle un peu les danses folkloriques écossaises. La complexité générale et le caractère “artificiel” de la chorégraphie étaient nouveaux pour moi. Face à cela, le minimalisme du vocabulaire gestuel offre un beau contraste. »
SOPHIA : « Exactement, c’est un brassage fascinant de simplicité et de complexité. Si je devais retenir un élément de cette chorégraphie pour notre spectacle final, ce serait le flux incessant de changements. »
CHARLY : « Pour moi, ce serait l’énergie : tout au long de la pièce, nous sommes sous haute tension. J’ai déjà acquis de l’expérience en matière de jeu de pieds et de trépignements dans des spectacles précédents, mais dans cette chorégraphie, nous avons l’impression que ça ne s’arrête jamais. Nous nous sommes lancées vers un point où, toutes seules, nous ne serions normalement jamais arrivées, où nous ne nous serions pas forcées d’aller aussi intensément ni aussi longtemps. C’est super excitant, surtout quand on doit trépigner de manière synchrone et quasi comme si nous étions possédées. »
SOPHIA : « Je pense que notre esprit d’équipe découle de ces deux éléments : persévérer ensemble, à l’unisson. Cela recèle une force qui pourrait aussi être la réponse à l’histoire originale, qui respire quelque chose de très patriarcal. Dans un groupe de jeunes femmes, un vieil homme choisit une “élue” qu’on sacrifie pour le reste du monde. Je pense qu’aujourd’hui, on peut envisager les choses différemment. (rires) Les jeunes femmes sont marquées par la peur, mais nous voulons explorer de quelle façon leur insuffler de la force. »
CHARLY : « Au cours de nos recherches préparatoires, nous avons aussi lu un poème du poète romain Catulle. Il y suggère l’image d’un fruit qui se laisse pourrir pour donner naissance à un nouveau chapitre. J’ai beaucoup aimé cette idée de sacrifice et de transformation. C’est aussi l’approche que nous appliquons en ce moment : nous nous plongeons dans le matériau source de Stravinsky et Nijinski et puis nous nous mettons au travail. La musique et la chorégraphie originales ont quelque chose de fébrile. Je suis curieuse de voir à quoi ce rêve fiévreux aboutira : à de la folie ou, qui sait, à une sorte de tendresse et de guérison. Je ressens tout le processus comme très intime : nous sacrifions certains aspects de la danse sacrificielle originale et, ce faisant, nous donnons forme à quelque chose de nouveau. »
COURTNEY : « Cela peut sembler un peu nébuleux, mais maintenant que nous avons travaillé sur le matériau source, j’ai en tête une certaine énergie que devra dégager le spectacle achevé. Je vois comme une boule de feu ou une comète, comme quelque chose qui attire intensément l’attention et stupéfie, qui illumine et qui peut potentiellement se consumer. Une force de la nature à la fois formidable et fertile. »
Le chemin qui mène à un nouveau rite de printemps
« Tout au long de la pièce, nous sommes sous haute tension »
Que pourrait être un nouveau Sacre du printemps aujourd’hui ? Et quels sacrifices les femmes font-elles encore en 2026 ? Telles sont les questions que pose le metteur en scène Benjamin Abel Meirhaeghe dans le spectacle a rite of spring. Avec trois performeuses et le batteur Lander Gyselinck, il cherche des réponses. Nous avons assisté aux premières répétitions. « J’ai beaucoup aimé cette idée de sacrifice et de transformation. »
– par Tom Swaak, le 6 février 2026